L'art poetique et musical andalou
L'héritage millénaire La musique, langage des sphères, est d'origine céleste. Telle est la conception que les Ikhwan as-Safa, les Frères de la pureté, soutiennent dans leurs prestigieuse œuvre, visent a montrer qu'a chaque configuration du ciel correspond une harmonie musicale. C'est l'époque ou les Fatimides règnent sur l'Egypte. Puisque telle est l'idée, les cites bâties avec la pierre, les royaumes avec le fer, les puissances avec l'or et les empires avec le sang, peuvent disparaître, emportes comme fétus de paille par les vents houleux de l'histoire, seule demeure alors subtile, moins vulnérable.
Quel bouleversement, quel drame de l'histoire, peut-il venir à bout d'une substance astrale, présente mais fugace, profonde mais sensible et perceptible, immanente au cœur, intime mais céleste ? Substance infiniment plus noble que le bois qui fait pourtant l'instrument, que la chair périssable qui fait l'homme, que le souffle qui fait la voix, que la matière qui fait le bas-monde, elle appartient aux sphères supérieures de la pureté, de la vertu. Aimée, chérie, recherchée, elle demeure dans les lieux tant que demeure l'amour, la sérénité et la décence ; blessée, pourchassée ou mise a mort, elle peut se refaire, Ô miracle ! Dans ses propres plaies sacrées, retrouvant une nouvelle vigueur sous les ailes glorieux d'un ailleurs plus hospitalier.
Telle est son histoire. Cette épopée qu'elle nous raconte depuis que, investissant les doigts magiques d'Ishac-al-Mawcili (767/850) dans la cour des califes Haroun ar-Rachid, al-Mamoun et al-watiq – la vie de trois souverains pour celle d'un seul musicien -, elle passe dans le cœur et l'âme de son disciple Ziryab (789/857), afin de le suivre dans son extraordinaire odyssée a travers le Maghreb d'abord, la péninsule ibérique musulmane ensuite. Ziryab, charge par Abderrahmane II de diriger le fameux conservatoire de Cordoue, implante un art qui connaît sa pleine maturité après la chute du califat Omeyyade de Cordoue en 1031 et l'événement des Moulouk al-Tawa'if. Période durant laquelle l'art andalou n'étant plus circonscrit a la cour du pouvoir central et aux mains de quelques maîtres officiels, éclate dans les gerbes étincelantes des tawchih provinciaux, sous l'impulsion de multiples princes. D'abord dans les petites royautés des Banou Abbad (1023/1091) a Séville, puis dans l'apothéose de ses formes sublimes a Grenade avec les Banou al-Ahmar (1235/1492), pour ne citer que ces deux importants foyers.
Science et musique vont de pair et leur influence thérapeutique sur l'âme humaine font dire a Ibn Rouchd, cet esthète de l'art musical : « Qu'un savant Sévillan disparaisse et voila qu'on vend ses livres a Cordoue ; qu'un musicien courdouan vienne a mourir et voila qu'on vend ses instruments a Séville ».
Mais quand Séville, Cordoue et Grenade viennent a s'effondrer sous le coups de boutoir des rois catholiques de la Reconquista, c'est a Tlemcen d'abord, puis a Alger, Bejaia, Blida, Constantine et Annaba – s'il ne nous faut parler que de cette partie du Maghreb seulement – que cherche refuge l'âme subtile de la musique andalouse.
Cordoue tombe en 1236 sous le choc de Ferdinand III de Castille, et Tlemcen la Haute offre, généreuse et bienveillante, son hospitalité a 50000 Musulmans venus avec leurs sanglots et leur art.
Séville s'écroule à son tour en 1249, puis Valence, et bien plus tard Grenade en 1492. Sur le sol clément du Maghreb, la fécondation se fait selon la nature de la terre nourricière : un fruit a pulpe douce dans Alger la Blanche, un amandier fleuri la Chaste, une splendeur enivrante, dans la captive Bejaia ; Annaba donne son exubérance incomparable, et Constantine les zébrures étoiles de sa luminescence. En se mêlant au souffle pluriel de l'Occident musulman, du Maghreb, la musique suscite bientôt fleurs d'un nouveau printemps – des ouvrages théorique et techniques tels « Le livre des systèmes sur la science musicale et les modes « d'Abderrahmane al-Fasi (m. 1650), ou plus près de nous « Kitab kasf al-qina » de Ghawti Bouali (1904). Ouvrages ou manuscrits en nombre réduits ? peu importe : une réflexion méthodique prend forme a mesure que les cites maghrébines se font actives et plus exigeantes – dans l'esprit de cet Umran Hadari dont parle Ibn Khaldoun dans sa Mouqaddima – a propos d'un art qui devient rapidement leur musique classique.
Malouf a Constantine, Gharnati a Tlemcen, Cen'a a Alger, ces trois signifiants apparemment différents, renvoient en réalité, au même signifie : la Nouba algérienne maintenue dans une relative survie, tout au long de la présence turque, puis pendant la colonisation française, grâce aux corporations et aux zaouïa ou ( confréries religieuses).
Mais dans la mesure où cet art ne se transmettait, jusqu'à une date récente, que par la voie orale, les risques de déperdition et d'altération étaient immenses. Ajoute a cela, chaque musicien, excessivement parcimonieux a propos de ce patrimoine, refusait de le transmettre ou de l'enseigner de façon systématique. Dans de telles conditions, l'héritage millénaire était à deux doigts de l'étouffement.
De façon plus déterminée, et sans doute impulse par un mouvement légitime d'autodéfense contre le visage menaçant de l'oubli dans cette Algérie de tout début de notre siècle, repliée sur ses propres forces, se créa un dynamique – d'inspiration d'ethnomusicologie avant la lettre , mais aussi sans rapport avec les intentions d'un Rouanet ou d'un Sonneck, celles-ci sans réelle portée sur la culture de la population autochtone – qui eut les effets les plus directs et les plus heureux sur les trois écoles de Tlemcen, d'Alger et de Constantine. Nous faisons allusion a l'année faste de 1904 qui vit paraître l'ouvrage de G. bouali, cite plus haut, et celui de N. E. Yafil ibn Chbab, intitule : « Ensemble de chants et de mélodies andalouses ». L'ouvrage imprime a, comme chacun le sait, l'immense mérite d'être a la portée du vaste public et d'assurer la survie de l'art. Quatre ans plus tard disparaît Mohammed Sfindja, maître et précurseur des premiers groupes musicaux d'Alger. Son disciple Mozino réactiva la flamme jusqu'à sa mort en 1928. Prit fin alors la génération « des grands exécutants : Mnemmeche, Sfindja, Mozino, comme l'écrit Jaques Berque dans sa synthèse du « Maghreb entre deux guerres » (Seuil. 1962). 1930 vit « l'apparition d'une nette poussée culturelle nationale » (A.Merad), en réplique bien sur, aux manifestations par trop triomphalistes du centenaire. C'est dans ce contexte précisément qu'est née la Société Musicale et Artistique El-Djazairia, confiée aux mains d'un artiste érudit, Mohammed Ben Teffahi, qui illumina de ses dons la nouvelle formation. En 1932 était née aussi l'association El Mossilia, laquelle fusionna le 15 octobre 1951 avec El Djazairia.
L'homme fit un travail en profondeur parce qu'il avait, pour ainsi dire, un lien naturel avec la musique andalouse dont il était une affirmation somptueuse. Hélas, l'après 39-45 épuisa sa vie et celles des Ahmed Sebti, Mahieddine Lakhal et Mohammed Ben Chérif, vives lumières trop vite interrompues. L'œuvre, neaumoins, était posée et appelait à l'accomplissement.
L'accomplissement est dans ces disques d'El-Djazairia el-Mossilia, eux-mêmes acte solennel où se manifestent avec éclat l'allégeance au patrimoine musical national, la fidélité a la mémoire des maîtres et le strict devoir a l'égard du futur. Telle est l'intimité ouverte aux mondes des sphères et de l'éternité dont parle Ikhwan as-Safa.
Mohammed Souheil DIB
[01].Insiraf Moual - Chouhil el aïn kouhil el hadaqa
[02].Inqîlab Moual - Nahoua ghoziel
[03].Insiraf Moual - Mahboubati khatarat
[04].Inqîlab Moual - Arsaltou katbi
05].Insiraf Moual - Ma saba âqli
[06].Inqîlab Moual - Ghoziali sekour nabet
[07].Inqîlab Moual - Qoum tara darahim ellouz
[08].Khlass Moual - Atani zamani
[09].Btayhi Ghrib - Tadhakaroukoum îndi
[10].Istikhbar - Ouhibou liqa el ahbabi
[11].Dardj Ghrib - Ya âchiqine lahbat djimar
[12].Insiraf Ghrib - Hal li talaqi min sabil
[13].Khlass Ghrib - Billahi ahouar ahouar
MP3 192 kbps including Booklet Scans
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